par Philippe Sollers 

Article paru sur Le Monde le 20-04-90

 

Il peut exister plusieurs paradis, y compris ceux qui sont désormais les nôtres, les artificiels. Paradis réel veut dire : victoire sur le temps et la mort, perpétuité vivante, connaissance ultime. Tout le monde connaît l’enfer, sa lourdeur, sa répétition, la damnation d’être coincé dans un corps, l’absence d’issue, le mensonge. Mais le paradis ? Qui en parle encore ? Qui oserait y croire ? A quel prix ? Mieux vaut ne pas interroger sur ce sujet un théologien. Le pape lui-même ? On ne peut pas dire qu’il soit très prolixe sur ce sujet. Restent les universitaires qui nous parlent de Dante, comme s’il s’agissait d’une question de cours. Cependant, il n’est pas interdit d’aller droit au texte, de l’écouter, de le voir se déployer devant nous comme une construction grandiose. Le voici en français, simple, direct, sans manières. Pour quelle raison une jeune femme d’aujourd’hui a-t-elle passé tant d’années à vouloir nous le faire relire ? Mystère.

Le premier mot du Paradis de Dante est gloire. Le premier mot du dernier vers : l’amour. Entre les deux se déroule par séries d’accélérations fulgurantes le plus fabuleux voyage de tous les siècles, impliquant la transformation progressive de l’expérimentation. Nous sommes à Pâques, en 1300, mais aussi bien aujourd’hui si nous le voulons, tout est printemps, la prétention du cosmonaute intérieur est de donner le fin mot de Dieu, du désir, de l’univers, de l’histoire et de la jouissance malgré l’enfer permanent (notre faute) et le purgatoire lent (notre chance de salut).

Il s’agit d’atteindre le sommo piacer, la pointe extrême du plaisir et du savoir (l’un prouvant l’autre). Vous qui n’avez pas envie de comprendre parce que vous ne jouissez pas, n’entrez pas. Les mots qui — avec celui de mouvement — reviennent ici sans cesse sont : joie, délectation, bonheur, bien, fête, allégresse, rire. Une orgie sans fin, qui semble n’avoir rien d’humain. Dante appelle cet état : trasumanar. Il n’est pas question cependant d’ » outrepasser l’humain  » (comcomedie-sollersme nous le dit la traductrice), et encore moins d’arriver à une quelconque surhumanité, mais bien de passer à travers lui, sans cesse et de nouveau, pour vérifier à quel point il ne fait qu’un avec le divin.

Bien entendu, cela n’a de sens que dans la dimension de l’Incarnation et de tout ce qui s’ensuit. On n’est pas obligé d’accepter ces coordonnées. Mais si on les admet, alors la logique de l’ensemble se démontre dans ses plus profondes conséquences, là où (autre expression forgée par Dante)  » gioir s’insempra « . Là où la joie s’éternise ? Sans doute, mais  » s’éterniser  » a pris malheureusement pour nous la couleur de l’ennui. Dante dit : quand la joie se fait toujours, se transforme en toujours. L’adverbe devient verbe, comme si j’inventais le mot toujouriser. Joie d’amour dure toujours. On devrait chaque fois écouter Monteverdi en lisant Dante, l’insistance de sa musique sur semper (nunc et semper).

Le Paradis est avant tout une expérience musicale intérieure sous ses masques amoureux, cosmologiques, historiques, religieux. Le spectacle que voit Dante, les vérités qu’il comprend, sont chaque fois, il insiste, des métaphores d’une autre réalité incommensurable avec laquelle, pour finir, il doit se confondre par-delà les images.

C’est aussi, très curieusement, une vendetta contre la  » compagnie mauvaise, stupide, ingrate et toute folle  » qui se sera dressée contre lui, ce qui nous vaut le vers célèbre, dernier aveu politique :  » Il sera beau pour toi, alors, d’avoir fait un parti à
toi seul.
« 

Plus il monte, avec Béatrice, vers le Premier Mobile et l’Empyrée ; plus il approche du but et plus il est sûr de sa vengeance. Contre quoi ? Leitmotiv de la Divine Comédie :  » La cupidité, qui noie les mortels sous elle.  » Marx, qui n’a jamais été marxiste, aimait Dante, et on espère ne pas trop compromettre ce chef-d’oeuvre en le rappelant.

 

Le paradis impose qu’on abandonne toute possession, et l’une des expressions les plus fortes se trouve sans doute au chant 14 :  » De tout mon coeur, je m’offris en holocauste  » (la récompense de grâce illuminante ne se fait pas attendre). Une seule erreur d’appréciation, et ce serait le masochisme mystique. Mais non, le paradis est démonstration et raison.

Raison perdue de la poésie ? Il reste à s’enchanter de ce grand texte du ciel, de son art des transmutations et des métamorphoses : les braises sont de la musique ; les lumières vivantes, des personnes et des chants ; un murmure de fleuve, une voix multiple et argumentée ; le feu et l’eau, les rayons et les étincelles, se changent en fleurs ou en pierres précieuses, topazes, saphirs, rubis. Tout converge vers la rose immense constellée de figures, vers l’énigme de la  » Vierge, fille de son fils  » (a-t-on jamais donn
é une définition aussi parfaite de l’inceste,  » terme fixe d’un éternel dessein  » ?

Les vers sont comme des cercles décrivant une roue, une horloge, dont le thème constant et varié est : encore, encore. Encore, toujours plus, jusqu’à la nervure intime de la Trinité ( » O lumière éternelle qui seule en toi réside,/seule te pense, et par toi entendue,/et t’entendant, rit à toi-même, et t’aime. « ) Enfin tutoyée dans son fonctionnement intelligent et incompréhensible. La substance et les accidents se confondent dans un seul livre, un noeud (nodo), dont le récitant jouit (godo) du seul fait de le dire (dicendo questo). Nous sommes chez les anges, de façon ivre et distincte. Sacrée quadrature du cercle et  » bien sans fin, qui n’a que soi pour mesure « .

Philippe Sollers

Dante au Paradis